ODE À LA FEMME FLEUR, À LA FEMME CHANT
Anne-Marie,
ode triste à ta jeunesse de cœur,
ode joyeuse à ta vraie beauté,
Pensée à ton époux bien aimé dévasté, qui ne peut comprendre ce dernier clin d’oeil de ta fantaisie cette mission solitaire de conversion des anges au charme des frou-frous…
Ta féminité exquise
Tu aimais les tailles fines et les hanches rondes, et de sublimes vêtements pour les mettre en valeur, Tu aimais le toucher sensuel d’ étoffes et de vêtements originaux,leur transparence, leur opacité ou la légèreté des textures, les coupes soignées et artistiques témoins de l’art des tailleurs, dans une époque d’à peu près et de productions à la chaine, Tu aimais aussi les souvenirs des bons moments avec les autres que tu avais passés en les portant,
Que dire des chapeaux ?, je tremble encore pour les moments de bonheur partagés chez toi à les admirer, ou, nous promenant, lorsque nous entrions chez le chapelier d’Albi, boutique à l’ancienne qui nous projetait hors du temps.
Tu m’as même prêté avec ta générosité instinctive la tenue que j’ai portée pour le mariage de mon fils…
Ton sourire,
très doux, très gai et pudique. Quand il éclairait ton visage de ton regard pétillant et délicieusement acidulé, très vite, tu baissais les yeux, un instant, avant de les relever, réflexe délicat de timidité ?…et puis très vite tu fixais à nouveau ton interlocuteur,
Ta voix,
si particulière, chantante, attentionnée, sans chi-chi mais toujours porteuse de bonté ; un soupçon « de fil sur la langue » à cause des dents du bonheur ?
Ton goût du bonheur, justement, lié à ton goût de la beauté, lié aussi à ta Foi qui te faisait apprécier les petites choses, les instants fugitifs, auréolés de senteurs de couleurs et de mélodies intérieure,
Anne Marie, tu étais une femme fleur, une femme chant. Beaucoup de choses à dire encore..
Je me sentais sans hésitation ton amie et cela me faisait du bien. Ne plus te voir et t’entendre ici bas assombrit mon ciel et c’est avec douleur que je pense à ton époux à qui tout cela et bien davantage va terriblement manquer.
Marie-Christine Van den Bogaert
METTRE SES COMPÉTENCES AU SERVICE DE L’INTÉRÊT COMMUN
Lorsque j’étais en activité, j’ai occupé un poste au bureau sécurité routière à la préfecture.
Le directeur de Cabinet du préfet en était le responsable.
Parmi tous les moyens d’action déjà mis en place pour lutter contre l’insécurité routière (prévention à destination de tous les publics, contrôles routiers, subventions aux associations de sécurité routière…), il avait été décidé au niveau ministériel de mettre en place des commissions d’enquête (ECPA = Enquêtes Comprendre Pour Agir).
Ces enquêtes étaient déclenchées pour des accidents mortels ou très graves par le Préfet, conjointement avec les forces de l’Ordre. Elles ne servaient pas à déterminer des responsabilités mais à comprendre les raisons de l’accident pour y remédier.
Chaque commission était composée d’un représentant de l’infrastructure routière suivant qu’il s’agissait d’une route nationale, départementale ou communale, d’un membre des forces de l’Ordre (Police ou Gendarmerie), d’un pompier et de bénévoles : médecin, expert automobile et spécialiste en entretiens (psychologue, psychosociologue…).
Une de mes missions était de « trouver » des enquêteurs bénévoles. Cette tâche était délicate car j’avais bien conscience de demander l’impossible à des professions déjà surchargées de travail.
Lorsque j’ai appelé Anne-Marie pour lui demander si elle accepterait de faire partie de la liste des enquêteurs bénévoles de la préfecture, elle n’a pas réfléchi longtemps. Ayant mesuré toute l’importance de ces enquêtes pour faire en sorte d’éviter d’autres drames similaires, Anne-Marie, malgré un emploi du temps très chargé, a accepté très vite de se mettre à disposition pour faire utilement avancer les choses.
La commission devait se réunir tout d’abord sur le lieu de l’accident puis lors de réunions qui permettaient de mettre en commun le travail que chacun avait accompli de son côté.
Ces enquêtes avaient lieu parfois à l’autre bout du département et occasionnaient pour Anne-Marie plusieurs déplacements qui n’étaient pas réjouissants : par exemple s’entretenir avec la famille d’un jeune mort sur la route, ses amis, ses collègues … afin de mieux cerner l’état psychologique et l’environnement relationnel de la victime de la route au moment de l’accident, rapporter ensuite par écrit les résultats de ces entretiens, participer avec d’autres enquêteurs à des réunions de synthèse… tout cela représentait beaucoup de temps et de travail.
En échange, il y avait bien sûr la considération de monsieur le Préfet mais c’était tout. Il fallait donc être très motivé !
Anne-Marie a accompli cette mission pendant de nombreuses années et je l’ai toujours vue enthousiaste à l’idée de faire œuvre utile malgré la dureté de la démarche.
Les résultats de ces enquêtes étaient ensuite transmis :
Au niveau national qui s’en servait pour mettre en place des campagnes de communication (par exemple lutte contre l’alcool au volant) et pour prendre des mesures coercitives (par exemple l’obligation du port de la ceinture de sécurité à l’arrière des véhicules).
Au niveau local pour remédier aux problèmes liés à la route, mettre en place des actions de prévention…
Personnellement, je remercie encore aujourd’hui Anne-Marie d’avoir répondu favorablement toutes les fois où je l’ai sollicitée, ce qui a considérablement facilité mon travail de coordinatrice de ces enquêtes. Sa générosité était sans limite et je garde en mémoire son rayonnant sourire qui donnait du courage aux enquêteurs malgré la tristesse du contexte de ces dossiers.
Anne Nélidoff
L’ENGAGEMENT D’ANNE-MARIE DANS LE DIOCÈSE
J’ai connu Anne-Marie HALD-GARNIER dans les années 1990, en raison de notre engagement commun dans la paroisse Sainte-Cécile d’Albi.
Depuis 1988, le Curé était alors le Père Michel Mouïsse, nommé ensuite Evêque-auxiliaire de Grenoble (2000-2004) puis Evêque de Périgueux (2004-2014).
Dans ces années 1990, l’Eglise catholique évoluait dans le sens d’une plus grande implication des laïcs, non seulement dans les diverses activités que mène une paroisse mais encore dans l’association aux responsabilités pastorales.
C’est ainsi que nous avons pu contribuer, avec quelques autres laïcs, à la création de la première Equipe d’Animation Pastorale de notre diocèse.
Anne-Marie a donc fait partie de cette équipe pionnière qui se réunissait tous les mois au presbytère, pour partager avec notre curé, d’abord notre réflexion sur la Parole de Dieu et ensuite les joies, les soucis, les projets liés à l’animation d’une grande paroisse, et spécialement à l’approche du Jubilé de l’an 2000.
Anne-Marie nous a apporté son enthousiasme, sa capacité d’écoute, son humour décapant, son sens d’une Eglise, non pas à côté du monde mais au cœur de ce monde avec lequel il faut entrer en dialogue pour mieux en comprendre les interrogations, les recherches de sens et l’évangéliser, c’est-à-dire lui proposer, de manière renouvelée, la Bonne Nouvelle qui n’est pas une morale ou une doctrine mais un chemin de Vie et d’Amour.
Anne-Marie avait le sens du beau qu’elle a mis au service des belles liturgies à la cathédrale, belles par le chant, par la décoration, par l’art floral où elle excellait…Elle s’est beaucoup investie, avec son mari Patrick Garnier dans l’animation des équipes liturgiques de quartiers créées en 1998, en insistant sur l’accueil de tous, en participant aussi à la pastorale des activités touristiques, comme ils l’ont montré ensuite au presbytère de Tastavy à Nages.
Elle a fait partie de la petite délégation qui accompagna notre Curé devenu Evêque, sous la pluie battante, à Saint-Antoine-l’Abbaye à la Pentecôte 2000, lorsqu’il fut présenté à son nouveau diocèse de Grenoble.
Dans le cadre des semaines cathédrale de l’été, elle évoqua, avec bonheur, les thématiques développées sur les images de communion.
Attentive et ouverte aux autres, dans leur diversité vécue comme une richesse, Anne-Marie nous a beaucoup donné, toujours avec une grande générosité, une franchise et une fraicheur que nous n’oublierons pas.
Philippe Nélidoff
LA CONSTRUCTION D’UNE AMITIÉ
C’est grande peine que ce brutal départ d’Anne-Marie. Son annonce par Patrick fut pour moi un coup de tonnerre. Des évènements marquent la vie à tout jamais. J’écris ici « départ » car une vie d’amitié ne s’efface jamais.
J’ai eu le bonheur de rencontrer Anne-Marie dans cette belle ville de Nancy. Une telle cité imprègne pour la vie par ses facultés, ses évènements culturels, dont le Festival international du théâtre universitaire, ses musées, les chanteurs en tournée. Quel plaisir d’aller flâner au parc Sainte-Marie, place Stanislas, rue Here, place du Palais du gouverneur, cours Léopold, quartier Saint-Epvre. Foisonnement du beau, de l’histoire de la maison de Lorraine… Il faut bien entendu citer les grilles Jean Lamour, le style Majorelle et les bâtisses qui en témoignent toujours, ainsi que le musée des Beaux-Arts.
J’imagine que vivre, depuis la première jeunesse, dans de tels lieux, développe une exigence de beauté. J’ai appris par la suite que les tantes d’Anne-Marie tenaient une galerie d’art rue Jeanne d’Arc. Les fréquentations et les enseignements précoces donnent une valeur exceptionnelle aux choses et mettent sur une voie particulière les années suivantes.
Je fréquentais les mêmes lieux et ne connaissais pas Anne-Marie. J’habitais aussi rue Jeanne d’Arc puis au Square de La Vigerie. Nous étions dans les années avant 1968 et avons connu ces moments intenses, prérévolutionnaires. Nous étions à un moment exceptionnel de L’Histoire et je dois dire que, nous en étions plutôt des observateurs qui cherchaient à comprendre. Nous étions dans l’air du temps et cependant lucides autant que faire se peut, surtout à cet âge, et hors du flot et de l’agitation où tout se disait, tout se vivait, sans réserve, surtout sur le plan émotionnel.
Je suis entré comme formateur à l’école d’éducatrices spécialisées de Nancy, au Haut-du-Lièvre. André Pérard, le directeur, tint la proposition faite au laboratoire de psychophysiologie de Nancy de m’embaucher comme formateur après le service militaire qu’il me fallait d’abord faire. À l’époque, on ne disait pas formateur mais « instructeur », terme qui faisait davantage penser à la formation militaire qu’à l’éducation spécialisée.
Je rencontrai donc, à ce moment, Anne-Marie qui était déjà éducatrice spécialisée et en fonction d’instructrice. Anne-Marie m’a beaucoup appris au sujet des inadaptations, des types d’établissement d’accueil. De ce côté, Anne-Marie était « au point » et connaissait bien les réseaux nancéens, voire lorrains.
Ce fut certainement la période bénie de notre carrière professionnelle. Les instituts étaient jeunes, en voie d’agrément, de financement correct, et de constitution de projets pédagogiques plus ou moins « normalisés » autour de programmes nationaux, avec de très grandes variantes d’une école à l’autre. André Pérard et Colette Digue nous accordaient une grande confiance, et une totale responsabilité dans la mise en œuvre des programmes, les enseignements, les évaluations, les visites de stage. C’était une entrée dans la vie professionnelle avec de réelle exigences d’enseignement pour nous et de formation pour les élèves. Il y avait beaucoup à inventer, et tout cela était enthousiasmant, avec un air de jeunesse et de pionniers.
La convention collective du secteur de l’éducation spécialisée était récente, en cours d’amendements successifs et nous avons eu l’occasion de côtoyer des professionnels chevronnés travaillant avec les ministères. La profession souhaitait un vrai diplôme d’État et non un certificat professionnel, pour pouvoir entrer au niveau III des diplômes et qualifications.
Nous commencions à percevoir un ensemble administratif plus large obligeant à travailler de concert avec plusieurs ministères : Santé, Éducation nationale, Justice et Jeunesse et Sports. Tout ce travail administratif relevait surtout du directeur. Nous étions cependant informés et associés, bien que ce ne soit pas de notre ressort.
Je connaissais surtout Anne-Marie comme enseignante ; nous avons progressivement appris à nous connaître, puis avons découvert une communauté de vues et sommes devenus amis.
Outre l’enseignement, nous avons expérimenté, le jeudi après-midi, des techniques éducatives avec l’association « Francs et franches camarades », dans le quartier Saint-Epvre. Des enfants gais, turbulents, pleins de vie et de potentiel. Nous savions que le quartier était pauvre, avec beaucoup de misère. Nous ne parlions jamais de cela. Je me rappelle surtout l’atelier de marionnettes pour lequel je n’étais pas plus doué que les enfants. Anne-Marie devait être plus experte après sa formation d’éducatrice et plus affirmée dans son sens artistique. Nous avons appris quand même que la pauvreté apportait de la misère sociale et éducative susceptible d’hypothéquer l’avenir des enfants. La réalité était dure, et nous repartions le soir avec un goût d’aigreur à la bouche plus qu’avec la joie de l’espoir.
Nous avions eu une « bonne idée » : sortir les enfants du périmètre du quartier et leur faire découvrir un musée. Sortie qui devait être attrayante et divertissante. Mal nous en a pris, sauf pour notre expérience personnelle. Les enfants couraient partout, faisaient beaucoup de bruit et touchaient à tout ce qu’ils pouvaient. Difficile de gérer un groupe conséquent, d’oublier la désobéissance pour déambuler par tout petits groupes et obtenir une relation la plus individuelle possible, le grand groupe étant ingérable. Nous avons mis fin à l’expérience car Il y avait trop de progrès à faire. Pour les enfants comme pour nous.
La direction nous a fait participer à des sessions de sélection pour l’entrée à l’école. Quelle confiance et quelle responsabilité ! Chaque session durait une semaine complète, essentiellement organisée autour de pratiques éducatives. Je me rappelle la session animée par un menuisier. Très difficile d’apprécier les qualités manuelles des postulants. Outre l’habileté manuelle et le maniement correct des instruments, nous faisions surtout attention aux pratiques de solidarité, de coopération, à la qualité d’humeur, à l’aptitude à demander de l’aide, à savoir reconnaître ses erreurs, tout en restant relativement égal à soi-même.
Anne-Marie a participé activement à constituer un très bon début de bibliothèque, comportant des microfiches et quelques films, profitant de l’acquisition par l’école d’une caméra et d’un projecteur 16 mm, ce qui était d’avant-garde pour l’époque.
Pour l’organisation des enseignements nous utilisions les savoirs de personnes comme les professeurs Tridon (de la faculté de Médecine) ou Vitu (de la faculté de Droit) et divers psychologues ou directeurs d’établissements. Ils traitaient notamment des différents handicaps, des différentes inadaptations ainsi que des formes d’accompagnement, avec beaucoup d’échanges avec les élèves.
La grande place faite à la formation théorique avec les universitaires et le sérieux de la formation professionnelle ont contribué à asseoir la notoriété de l’École et surtout à nous mettre dans un bain de formation continue.
Avant de nous rencontrer, nous connaissions déjà tous deux le nom de Bertrand Schwartz, créateur d’un Institut national de formation pour adultes (INFA) et, pour ce qui me concerne, le sociologue Jean Migne, ayant coopéré avec lui dans des enquêtes sociologiques au sujet de la mobilité du travail. Sans le savoir nous nous sommes croisés à l’INFA, Anne-Marie y intervenant en qualité d’animatrice de formation. Nous avons, par la suite, confronté nos expériences et parlé de notre chance d’avoir bénéficié, là aussi, d’une belle confiance, qui nous incitait à aborder l’avenir avec volonté et enthousiasme.
L’École d’éducatrices spécialisées de Nancy accueillait environ une cinquantaine d’élèves pas an, des jeunes filles sous le régime de l’internat . Nous n’en avions pas les contraintes et n’en connaissions pas les « petites histoires », surtout pour un groupe d’adolescentes arrivant tout juste à l’âge adulte. La majorité était à l’époque à 21 ans. Nous étions nous aussi très jeunes, moins de 30 ans, et nous avions un niveau d’aspiration sociale élevé.
Une chose cependant pouvait être agaçante, davantage pour Anne-Marie que pour moi-même. La directrice adjointe, Colette Digue, qui nous appréciait beaucoup, avait tendance à tant nous estimer, les élèves aussi d’ailleurs, que ce lien en devenait protecteur et nous le qualifiions de « maternel ». Jugement excessif par ailleurs puisque nous n’avions rien d’autre à lui reprocher. Colette avait de grandes qualités humaines et nous avions besoin de distance, comme les jeunes adultes que nous étions. L’époque « 68 » devait y contribuer et davantage encore pour Anne-Marie, qui connaissait Colette depuis bien plus longtemps.
Je savais qu’Anne-Marie avait reçu, dans sa famille, une éducation chrétienne, et même une très bonne éducation ! Ce qui n’était pas mon cas, ayant reçu la même éducation, mais a minima. Nous avons été assez intelligents pour considérer qu’au-delà de la culture, la croyance ou la foi sont des questions privées, de vie intérieure et intime.
J’ai rencontré brièvement Charles, le père d’Anne-Marie, lorsqu’il lui apportait des mirabelles du verger familial. Après les nourritures spirituelles, les nourritures terrestres ! Par contre, j’ai rencontré sa mère plusieurs fois à Chatou, dans les années 80. Elle s’appelait Céleste, un prénom prédestiné, porteur de sens et qu’on ne peut oublier. C’était une belle personne.
Anne-Marie a longtemps entretenu des relations fidèles avec ses compagnes de la paroisse Sainte-Marie de Nancy. Progressivement, avec l’éloignement des unes ou des autres, ces rencontres se sont espacées, puis perdues pour certaines. Il en fut de même pour les élèves ou les collègues de travail de la période nancéenne.
Anne-Marie était déjà une grande lectrice, surtout d’ouvrages ayant trait à la psychanalyse, sans négliger la culture artistique.
J’ai remarqué dès le début son grand soin pour sa personne, sa féminité, son goût pour les bijoux d’époque, à la mode et son goût pour les couleurs, en particulier le violet. Dommage que, pour l’instant, Michel Pastoureau n’ait pas écrit à ce sujet[1]. Elle connaissait ce grand spécialiste et l’appréciait. Cela correspondait à l’entretien de l’estime de soi et à la recherche du beau, y compris dans sa vie quotidienne.
Il en était de même pour les arts culinaires. Excellente cuisinière, elle faisait déjà, à l’époque, de la cuisine recherchée et raffinée. Elle savait recevoir et régaler ses amis. Tout cela dans un appartement, maintenant dans une maison, équipée avec goût avec des objets chinés, ayant grande valeur pour elle, le tout agencé de manière harmonieuse.
Anne-Marie était le féminin que je n’avais pas connu avec ma sœur, étant de neuf ans plus âgé qu’elle.
Puis, nos routes ont soudainement divergé, de mon fait et après un mouvement d’humeur, une réaction instinctive et spontanée. Préparant en équipe la prochaine rentrée scolaire je proposai que quelqu’un prenne la responsabilité de la promotion qui était, à l’école, l’année complète. J’avais mes raisons : mettre à l’épreuve un collègue qui me critiquait, et disait que j’étais « un collaborateur du patronat ». La situation était sensible à l’époque, surtout chez des jeunes de mon âge. L’accusation ne valait rien de mon point de vue, la critique était facile, la responsabilité moins. L’affaire traînait, et traînait, quand Colette Digue dit : « continuez Maurice, ou vous êtes un lâcheur ». J’appréciais trop Colette pour que ce soit supportable. Et de dire, sur le champ, « Si c’est ainsi, je vais travailler ailleurs ». Décision qui n’était pas prévue et qu’il m’a fallu assumer.
Ayant résolu la question, je n’en voulus jamais à Colette Digue, bien qu’étant déclencheur de ma réaction, la cause principale étant ailleurs. C’est ainsi que je quittai Nancy pour la lointaine Bretagne. Je regrettai longtemps la ville et les amis laissés, au premier rang desquels Anne-Marie. L’amitié n’est plus la même quand elle ne se nourrit plus au quotidien.
Elle se nourrit des acquis, de souvenirs, de nouvelles échangées au téléphone, de moments de vacances partagés. Les délicats poèmes qu’Anne-Marie ne manquait pas d’adresser à ses amis pour Noël venaient chaque année rappeler ses talents.
Je ne peux résister au plaisir de citer le dernier, celui de Noël 2022, pour que chacun puisse l’apprécier ou se le rappeler.
Il faisait nuit
Comme souvent dans nos vies
Quand plus rien ne luit.
Survint cette naissance
Avec le chant des anges
Réveillant l’Espérance.
Faire retour à l’humain
Notre vrai destin
Pour trouver la lumière
Qui convertit nos vies.
Anne-Marie HALD-GARNIER
C’est tout Anne-Marie, il y a peu. Quelle sensibilité et quel engagement.
Anne-Marie fut marraine de ma fille Anaïs, ce qui allait de soi.
Je reviens au violet, ce qui m’intrigue toujours, Anne-Marie en conservant le secret. Pourquoi le violet ? Par pur esthétisme ? Ou alors le rêve, la méditation, la créativité, la sensibilité ?… Probablement un peu de tout cela. Cette couleur était un choix et le style d’Anne-Marie, au moins en partie. Le style, c’est l’âme, celle qui se montre et résiste à la fois..
Anne-Marie a, par la suite, continué son parcours professionnel, parcours très varié, toujours au service des autres, dans l’éducation spécialisée. D’abord à Dammarie-les-Lys, en Seine-et-Marne près de Melun auprès de populations inadaptées. Elle y dirigea un établissement, avec tout ce que cela comporte de différences et de responsabilités, quelques fois rudes dans la fonction de direction.
Toujours dans cette fonction, Anne-Marie partit pour Paris, dans une structure qui, je crois me rappeler, s’occupait de prévention spécialisée. La population et son suivi sur le terrain sont particulièrement difficiles et exigeants.
L’étape suivante se fera dans la région de Toulouse, et en dernier lieu à Amiens comme directrice de l’Institut de travail social de Picardie.
Anne-Marie a exercé de grandes responsabilités, de plus en plus étendues et avec une grande mobilité professionnelle.
Après sa retraite, elle a continué, bénévolement, à superviser et prodiguer ses conseils dans une structure de l’Action catholique, s’occupant notamment de gérer, avec une petite équipe de bénévoles, cinq appartements pour loger des sortants de prison.
De tout cela, nous avons beaucoup discuté, échangeant des points de vue de façon apaisée et joyeuse, notamment pendant les périodes de vacances.
En Bretagne bien sûr. Je me rappelle une mémorable sortie en mer, avec d’autres amis, par temps de grande houle et de petit brouillard, le vieux pêcheur, Saik Ar Rouz étant à peine visible, debout à la proue et chantant. C’était irréel et nous étions obligés de faire confiance. Anne-Marie fut l’une des seules à ne pas être malade. Quel soulagement dès la rentrée au port !
Et le vieux Saik de nous donner toute sa pêche ! Une telle sortie reste pour toujours dans les esprits et marque le partage , avec cet homme, d’un grand culot pour affronter la mer dans ces conditions, et d’une belle générosité. Peut-être était-ce naturel pour lui !
Je me rappelle aussi de la montée, avec Patrick et Anne-Marie, du Menez Hom qui fait face à la baie de Douarnenez, à la plage de Pentrez, la découverte de l’Aulne maritime. La légende de la ville d’Ys était devant nos yeux, engloutie. J’encourageais ma mère, déjà très âgée, et qui peinait. Patrick, en bon officier de réserve, caracolait en avant.
J’en terminerai avec les calvaires bretons de la région de Landerneau-Daoulas, les clochers qui sont de dentelles en pierre, les calvaires de personnages et scènes sculptées dans le granit et représentant la vie du Christ et des scènes bibliques.
Enfin, les meilleures vacances furent les dernières. Nous étions heureux à Albi chez Patrick et Anne-Marie avec leur chatte Bella. Accueil attentionné des vacances 2022, très beaux moments de partage. Découverte de ses nombreuses toiles, puis visites de nos amis à Cordes-sur-Ciel où nous continuions nos vacances. Rappelons la visite à la cathédrale Sainte-Cécile, la visite du musée Toulouse-Lautrec, une soirée spectacle dans les jardins de la Berbie sur le thème de la Belle Époque et de la vie du peintre, une promenade en gabarre sur le Tarn, et une belle, très belle visite du château de Lautrec, qui n’a rien à voir avec le peintre…
Tout était bien-être, repos, « satisfaction d’être », calme, insouciance… et culture. Anne-Marie a même voulu et insisté pour nous offrir une peinture de sa main. J’ai choisi une reproduction d’Edward Hopper, ce qui fut fait avec tant de plaisir ! Anne-Marie a bien fait d’insister et son tableau embellit notre salle à manger. Un souvenir inestimable.
Je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre chanter dans de grandes occasions. Elle parlait de divers lieux de représentation, en particulier de l’abbaye de Sylvanès en Aveyron, bâtisse du XIIe siècle qui devait être un somptueux cadre pour conférenciers et artistes.
Tout me parle de foi, d’amitié et d’un désir constant d’élévation dans tous les domaines. Anne-Marie nous a fait cadeau de ce qui était visible de son âme. Elle a gardé pour elle les secrets de son cœur. Elle a donné aux autres, elle m’a donné ce qu’on peut appeler une trame de vie. Une manière de tisser avec tous et de semer des graines de vie. J’entends toujours sa voie si particulière…
Ne parlons pas de son décès aussi brutal que tragique. Chacun a reçu l’annonce à sa manière. Le temps est un « traitre » qui travaille comme une « basse continue » et qui nous prend sans crier gare !
La vie est un grand repas qui nourrit l’âme et sa cuisine une alchimie de talents.
Anne-Marie l’a faite pour le meilleur, elle nous a donné le meilleur.
Je souhaite à Patrick beaucoup de force pour assumer cette perte.
Maurice Morlet
- [1] Michel Pastoureau est un universitaire, archiviste paléographe, historien, spécialiste de l’histoire des systèmes symboliques et notamment de l’héraldique et du symbolisme des couleurs. Anne-Marie a assisté en novembre, à l’Abbaye de Fontevraud, à l’une de ses conférences et lui a acheté son dernier ouvrage « Blanc, Histoire d’une couleur », au Seuil. A noter que l’auteur s’est focalisé jusqu’à présent sur les couleurs primaires le noir, le rouge, le bleu, le vert, le jaune ; or, le violet s’obtient en mélangeant le rouge et le bleu et n’est donc pas une couleur primaire (PG).
Anne-Marie,
En tenant dans ma main les vœux pour le Nouvel an 2023, avec des mots touchants et plein d’espoir, je me remémore notre dernière rencontre devant le magasin Dartyr tu sortais avec ta nouvelle friteuse miracle. Nous étions convenues de manger ensemble, chez toi, afin de l’essayer. Tu m’as aussi parlé de ton opération du genou, qui était prévue pour le 10 février. Nous avons voulu laisser passer tout cela pour ensuite se retrouver. Le destin en a décidé autrement. Je voudrais évoquer aussi nos bons moments passés ensemble dans l’association Amitié France-Tarn-Autriche dans laquelle tu t’étais beaucoup investie.
Au revoir Anne-Marie, Ton amie, Guerlinde Chaumet-Durin.