En marge de la célébration, des petits cailloux dans l’organisation.
Faut-il sonner le glas ?
Anne-Marie étant unanimement décrite comme une personne joyeuse, j’ai demandé, dans la préparation de la messe de funérailles, la possibilité de remplacer le glas des cloches par une sonnerie plus joyeuse. Demande refusée par le prêtre, le glas étant prévu dans la liturgie de la messe des morts.
Après discussion et négociation, un compromis a été trouvé : glas avant la messe pour respecter la liturgie, sonnerie plus joyeuse pour la sortie de la célébration. Ce qui fut effectivement fait, même si je ne peux en témoigner personnellement, ayant vécu cette célébration littéralement comme anesthésié.
La police absente
La mortalité était élevée, dans cette période, à Albi. Aussi les Pompes funèbres ont-elles organisé les funérailles avec les horaires suivants, négociés avec chaque intervenant, après avoir d’abord réservé la cathédrale et le prêtre le vendredi 17 matin
– mise en bière à 7h45,
– fermeture du cercueil à 8h, sous l’égide de la police requise pour vérifier l’identité de la défunte, démarche obligatoire en cas de crémation,
– office des morts à 8h30,
– cérémonie au crématorium à partir de 10h,
– crémation et remise des cendres à 10h20.
L’officier de police judiciaire ne s’était toujours pas présenté à 8h20 lorsque j’ai dû quitter le funérarium pour rejoindre la cathédrale. L’assemblée a, elle, dû attendre 8h50 l’arrivée du corps.
Nous avons su le lendemain que la police a prétendu ne pas avoir reçu la convocation et a exigé qu’une nouvelle notification lui soit envoyée officiellement avant de se déplacer. Du moins, c’est la version communiquée par les Pompes funèbres…
Une petite question théologique en attendant le corbillard
Sur les marches de la cathédrale, pour tromper l’attente, quoi de mieux qu’une discussion théologique, rendue possible par mon admiration pour Anne-Marie, si pieuse, si gaie ?
Évoquant son « encielement [CD1] », qui ne pouvait pas être triste puisqu’évoquant le retour au Père, je fus rabroué par le père Roucoules : en droit canonique, ne peuvent monter au ciel par encielement que les saints patentés, reconnus par l’Église. Toute joyeuse que soit Anne-Marie, elle ne pouvait donc pas être encielée !
Il me semble que cette reconnaissance de la sainteté ne va pas a priori de soi, mais résulte d’un construit social. Je me souvenais d’un mémoire présenté dans le cadre d’une habilitation à diriger des recherches[1], montrant comment on fabrique un saint. L’auteur y étudie les 371 dépositions orales consignées par une commission d’enquête envoyée en 1325 par le pape Jean XXII dans différentes villes de la Marche d’Ancôme. Il montre dans ce cadre comment on obtient une bulle autorisant l’ouverture d’un procès en canonisation et comment s’y inscrivent les rapports sociaux et les procédés par lesquels s’exprime la domination sociale.
J’ai, depuis, également lu un article dans La Croix[2]. L’auteur, prêtre et écrivain, dit combien sont trop souvent tristes les célébrations qu’il conduit. Et de proposer de parler plutôt d’encielement que de funérailles. « Ce n’est pas le « repos » que je te demande pour eux, Seigneur, c’est la joie, l’allégresse d’un banquet de noces, les grandes orgues d’un désir ouvert sur l’infini, le luxe d’être souverainement vivant à plein-temps, à plein cœur, le paroxysme du bonheur, la fête sans fin ! »… « J‘entends la personne qui s’en est allée nous crier : « Ne pleurez pas. Je ne suis pas parti ; je suis arrivé. Je vais recevoir l’accomplissement de toute ma vie. J’entends mon créateur me dire : « Entre dans la Plénitude de ma joie, une joie que rien ne peut ternir. » ».
Un crématorium sous la pression de la productivité
Le crématorium d’Albi est le seul équipement de ce type pour tout le département du Tarn.
« L’équipement dispose de :
– deux fours de crémation qui fonctionnent en parallèle avec un dispositif de filtration des fumées conforme aux dernières normes européennes comme le précise le site officiel),
– deux salles de repos pour la famille et deux autres pour les proches,
– une salle de cérémonie pouvant accueillir jusqu’à 126 personnes avec équipement sonore, deux écrans géants et d’un éclairage variable et coloré pour personnaliser les cérémonies d’hommage laïques ou religieuses,
– une salle de convivialité dans laquelle la famille et les proches peuvent se retrouver après la cérémonie et passer un moment convivial.
– une salle destinée à la remise des urnes. »
Contacté par nos soins avant le jour prévu, le responsable nous a précisé que l’espace de convivialité était fermé depuis la crise du Covid et que nous ne pouvions utiliser la salle de cérémonie que pendant 20 minutes, strictement entre 10h et 10h20.
Compte tenu du retard enregistré le matin, la messe se terminant bien après 10 heures, j’ai dû me résoudre à demander aux Pompes funèbres de rejoindre sans tarder le crématorium. Sans donc la famille assignée à son devoir social des condoléances à la sortie de la cathédrale. Image poignante d’un corps qui s’en va tout seul vers le crématorium.
À ce jour, je ne connais toujours pas cet équipement présenté par les Pompes funèbres comme l’un des plus chers de France.
L’azalée qui disparaît
Beaucoup de fleurs ont été offertes à Anne-Marie qui les aime tant.
En période de Carême, la présence de fleurs est strictement proscrite à l’autel, en dehors du quatrième dimanche dit Laetare, pour respecter les préconisations du Missel général romain. Un fleurissement sobre, simple, discret, est toléré dans l’église ; toute abondance est à éviter là où l’austérité doit être la règle pour se laisser toucher par le mystère pascal.[3]
Or, le Carême 2023 commençant le 22 février, soit cinq jours après la célébration, se posait la question de la destination de toutes ces fleurs et compositions florales éclatantes de couleurs. En accord avec la responsable diocésaine du service « fleurir en liturgie », décision a été prise de les répartir entre les différentes églises de l’Albigeois[CD2] , et de les y maintenir malgré le début du Carême. J’ai pu en faire l’annonce officielle avant la fin de l’office et ainsi remercier tous ceux qui ont participé à cet hommage, en fleurs.
La responsable de cette répartition des fleurs m’a dit par la suite avoir mis de côté une azalée en pot, magnifique, avec l’intention de me la remettre pour la planter en pleine terre chez nous et ainsi pérenniser cet hommage à Anne-Marie. Las, cette azalée avait disparu de la cathédrale le temps de la répartition des fleurs entre les églises.
En fait, elle a reparu un mois après, dans la sacristie de la cathédrale où se célèbre une messe quotidienne. Décision a été prise de l’y laisser.
L’impasse sur une réception après les funérailles
Si nous avions eu, avec Anne-Marie, à nous occuper des funérailles d’un proche, nous aurions organisé une réception à la maison, autour d’une petite collation, préparée par Anne-Marie comme elle savait si bien le faire, avec du champagne ou du Gaillac méthode champenoise rosé. Elle aurait préparé des toasts pour le salé et des financiers pour le sucré.
Seul pour l’essentiel dans l’organisation et la décision, mon esprit est resté bloqué à la fin de cette semaine marathon sur la cathédrale, seul lieu acceptable dans cette séquence pour attendre la parousie du Christ. Je n’avais pas prévu de lieu où se retrouver pour échanger après la cérémonie. J’ai cela dit invité les proches amis à venir à la maison, autour d’un Gaillac rosé, mais sans les toasts ni les financiers d’Anne-Marie.
Bien peu sont venus compte tenu de cette invitation tardive. Qu’aura pensé Anne-Marie de cette défaillance maritale ? Peut-être a-t-elle relevé que la moitié d’un couple ne peut pas, heureusement, faire comme s’il était au complet. Petite leçon d’humilité ?
Pour ma part, j’ai noté avec intérêt qu’il y avait là, présents, le frère et la nièce d’Anne-Marie, sa famille, une amie isolée, nouvellement arrivée sur Albi, des amis chauriens, un sorti de prison, des amis musulmans, un professeur d’université… un condensé en quelque sorte de l’humanité traversée par elle et qui réjouit son conjoint.
Patrick
- [1] Didier Lett. Un procès de canonisation au Moyen-Âge, essai d’histoire sociale. Nicolas de Tolentino, 1325. Paris, 2008.
- [2] Stan Rougier Enterrement ou « encielement » ? La Croix du 17 novembre 2007 –
- [3] https://liturgie.catholique.fr/celebrer-dans-le-temps/du-careme-au-temps-pascal/le-careme/1348-fleurir-temps-du-careme/