La messe d’À-Dieu
Nos parents respectifs étant décédés depuis une vingtaine d’années, nous ne nous sentions pas concernés dans l’immédiat par la famille. Nous n’étions par ailleurs pas très assidus aux enterrements de nos contemporains, sauf ceux des collègues ou des amis proches, dans nos réseaux respectifs.
Nous avons été marqués, dans ce contexte, par les funérailles d’un collègue universitaire de l’Ensiacet[1] Jean-Louis Lacout, inhumé [CD1] [PG2] à Prendeignes, petit village charmant du Lot, à deux heures de route d’Albi. C’était en mars 2017, sous un soleil radieux. Deux éléments avaient impressionné Anne-Marie :
- le fait que le cercueil soit recouvert du drapeau français et la présence d’un représentant de l’ordre de la Légion d’honneur, décoration qu’avait reçue Jean-Louis ;
- l’hommage solennel rendu rappelant de manière très précise et détaillée son parcours personnel et professionnel, le détail de ses titres et travaux de recherche, de ses distinctions diverses.
Depuis, Anne-Marie me « tannait » pour que j’écrive ma « nécro » pour elle être à la hauteur de l’évènement le moment venu. Et donc je devais partir le premier, hypothèse que nous avions privilégiée pour aider Anne-Marie à faire face à ma disparition du mieux possible, à charge pour moi de me débrouiller dans le cas contraire…
Delphine Horvilleur rappelle très justement un célèbre proverbe yiddish : « L’Homme fait des plans… et Dieu rigole ! »
Anne-Marie est décédée le dimanche 12 février chez nous, dans son lit, en début d’après-midi, n’ayant pu être réanimée, suite à un arrêt cardiaque. Elle n’était pas bien depuis quinze jours, sans qu’une issue fatale ne soit anticipée et donc des dispositions particulières évoquées entre nous.
Elle a donc lâché prise, au profit de survivants qui, dans la sidération de l’urgence, ont dû décider de la suite. Seules demandes affirmées d’Anne-Marie :
- solliciter une messe à la cathédrale Sainte-Cécile ;
- bénéficier d’une crémation.
L’organisation d’une célébration à l’image d’Anne-Marie, chantante et colorée
Dès le premier contact avec les Pompes funèbres, lundi 13 février matin, je savais que le célébrant serait le père Gaël Raucoules, que j’ai rencontré le jeudi 16 pour préparer l’office du 17. Il présentait l’avantage de connaître Anne-Marie et de l’avoir rencontrée à plusieurs reprises. Anne-Marie l’appréciait, notamment pour la justesse de sa voix dans les chants liturgiques et, bien sûr, pour sa solidité comme prêtre.
Dans ce dialogue du prêtre et de l’endeuillé, la question centrale est de cerner qui est la personne décédée. Pour moi, Anne-Marie est une femme d’exception, illustrant d’une part la fécondité d’une vie aux multiples talents, malgré l’apparent paradoxe de ne pas avoir eu d’enfant, d’autre part la possibilité de réconcilier les deux figures féminines des Évangiles, Marthe et Marie, trop facilement opposées. C’est cette approche que nous avons retenue pour le choix des lectures.
Il m’a semblé, dans ces échanges, que le père Raucoules savait tenir l’émotion à distance, empathique mais sans faire sienne la douleur de celui qu’il accompagne, tenant d’une verticalité qui évoque stabilité et continuité, possibilité de se relever. Nous sommes convenus que j’intervienne pour l’hommage à Anne-Marie, malgré ma fragilité émotionnelle, avec la possibilité qu’il prenne le relais sur mon texte si je m’effondrais.
Autre personne-clé dans cette organisation, Marie Roumegoux, une amie des premiers jours de notre arrivée en Albigeois en 1992, voisine sur la place Sainte-Cécile, avec qui nous avons partagé beaucoup d’engagements et d’échanges, de fêtes de famille, de cueillettes dans son verger, d’escapades musicales à l’abbaye de Sylvanès ou au festival de jazz de Marciac. Dès le premier jour, elle m’a proposé d’assurer l’accueil au funérarium pour ceux qui venaient s’y recueillir, veiller à la présence d’eau bénite, disposer de façon harmonieuse les fleurs apportées, assurer un fonds musical adapté, humaniser cet accueil que j’étais incapable d’assurer. Elle m’a fait bénéficier de toute son expérience acquise d’accompagnement des familles en deuil au crématorium ; son soutien a été exceptionnel.
Il faut aussi citer ici l’aide apportée par :
- Catherine Barthe, cheffe du chœur diocésain dans lequel chantait Anne-Marie, qui a pris en charge l’animation de la célébration, coordonnant les chanteurs présents des autres chorales, laïques, auxquelles participait aussi Anne-Marie ;
- Frédéric Deschamps, organiste titulaire des grandes orgues historiques de la cathédrale ;
[1] École nationale supérieure des arts chimiques et technologiques à Toulouse
- Bernadette Bruel, responsable de « fleurir en liturgie ».
La messe a été concélébrée par le père Raucoules et l’archiprêtre Paul de Cassagnac, curé de la Cathédrale. Trois diacres permanents qu’ Anne-Marie connaissait bien l’ont également accompagnée dans cette célébration.
Les trois hommages publics
- Patrick, son mari
Anne-Marie allait avoir 81 ans. Elle est née en 1942 dans une famille pieuse de Nancy.
Plusieurs cordes à son arc, avec toujours une formation professionnelle à la base, un approfondissement théorique au plus haut niveau possible, de la recherche (son côté Marie de l’évangile) et une mise en pratique effective, les mains dans la terre, au ras des réalités humaines (son côté Marthe de l’évangile).
- Premier axe : le social
Son itinéraire professionnel : éducatrice spécialisée, formatrice en école d’éducateurs, puis directrice d’établissement social avec le diplôme de l’École de Rennes[1], le Cafdes, passé en cours d’emploi. Elle finira sa carrière comme directrice de l’Institut régional pour la formation des travailleurs sociaux pour toute la Picardie.
Professionnelle et universitaire, elle a obtenu une maîtrise de sociologie, une de pédagogie et un DEA[2] en sciences de l’éducation.
- Deuxième axe : la psychanalyse
Elle s’est formée dans le cadre de l’École de la cause freudienne et a travaillé avec Lacan et Dolto.
Cela va irriguer sa pratique et structurer son référentiel théorique tout au long de la vie.
- Troisième axe : la théologie
En 1968, elle est en licence de théologie à la Catho de Paris, après avoir bataillé avec son évêque pour s’y inscrire : seules femmes admises à l’époque, les religieuses se préparant à la catéchèse ! Mais une laïque ?
Elle passera un Dualt à la catho de Toulouse pour servir efficacement l’Église pour le fleurissement de la cathédrale Sainte Cécile, la commission d’Art sacré diocésaine, une mission sur les dérives sectaires…
Elle s’est investie fortement au Secours catholique, notamment pour l’accueil des sortants de prison, faire vivre les Habits pour l’emploi devenus Regain.
Dans son CV, elle notait toujours comme loisirs trois pratiques : chant choral, peinture, jardinage !
Dans ce maelström d’engagements professionnels et caritatifs, nous nous sommes rencontrés à l’école des Mines de Nancy en participant à une formation en sociologie du travail, il y a une quarantaine d’années, moi dans le rôle de l’ingénieur, elle dans celui du sociologue.
Elle « m’a marié » en 1976. Depuis, nous essayons de vivre en couple ouvert sur les autres, pratiquant réflexion et engagement, théorie et mise en pratique dans le couple et dans notre environnement local et social.
Anne-Marie, ma tendre « moitié », à Dieu.
- Roseline Couraud pour les services diocésains
Tandis que nous accompagnons Anne-Marie qui arrive en Dieu, il m’est donné de témoigner de son investissement très important au niveau diocésain, en particulier dans deux domaines : l’art sacré et la pastorale contre les dérives sectaires.
L’art sacré : Anne-Marie, férue de peinture, de sculpture, de musique également, était une collaboratrice de longue date de la commission diocésaine d’Art sacré. Elle aimait profondément le beau – elle y rencontrait Dieu – et elle se tenait informée des dernières publications en matière d’art liturgique. Sa recherche de la nouveauté et son inaltérable soif d’apprendre faisaient d’elle une collaboratrice de choix. En tant que membre de la commission d’Art sacré du diocèse, elle coopérait avec la commission départementale des antiquités et objets d’arts, où les services qu’elle a pu rendre ont toujours été appréciés.Ceux qui ont travaillé à ses côtés ont été marqués par son caractère éminemment volontaire, sa grande perspicacité, ses initiatives pertinentes. Récemment encore, par exemple, elle s’était mobilisée
afin que les ornements des Clarisses de Mazamet déposés à l’archevêché, puissent être exposés à l’abbaye de Fontevraud à l’occasion de l’exposition « Au fil du sacré, une mode en soie ».
Anne-Marie, lorsqu’elle passait à l’archevêché, ne manquait pas de faire une halte dans les locaux des archives diocésaines où sa curiosité intellectuelle, son humour ainsi que son esprit vif et pétillant ont toujours été appréciés. Soucieuse de valoriser le patrimoine diocésain, elle avait même récemment proposé son aide à l’équipe des archives, dans le cadre de la préparation d’expositions transversales sur l’histoire du diocèse, en lien avec la nouvelle direction prise par la commission diocésaine d’art sacré. Anne-Marie ne manquait ni d’idée ni de générosité. Notant que la collection de la revue « L’Art sacré » était incomplète, elle s’était proposée de trouver les moyens de la compléter. Ceux des archives qui l’ont côtoyée se rappelleront son ouverture d’esprit et son désir permanent de faire bouger les lignes. Elle avait du reste cette qualité rare de dire ce qu’elle pensait et de penser ce qu’elle disait.
J’évoque maintenant plus brièvement une autre responsabilité qui lui fut confiée : initier une pastorale de lutte contre les dérives sectaires. Anne-Marie s’y est engagée avec cœur, ne ménageant pas son temps et ses efforts pour se former dans ce domaine très complexe ; elle se faisait un point d’honneur de répondre à toute question ou problème soulevé, mais auparavant, elle allait à la recherche de tous les éléments possibles. Sa ténacité et sa perspicacité ont été soulignés dans ce domaine, aussi au niveau de la collaboration entre les diocèses de la Province. Anne-Marie ne faisait pas les choses à moitié, et quand, à partir des données qu’elle avait rassemblées, elle percevait des risques liés à tel ou tel groupuscule, elle les soulignait avec force.
Oui, Anne-Marie avait une personnalité originale et assumée, haute en couleur ; elle était surtout résolument engagée. Au nom du diocèse d’Albi, en particulier au nom de ceux de l’archevêché qui ont été amenés à travailler avec elle, je ne peux aujourd’hui qu’exprimer la peine d’avoir perdu une interlocutrice de qualité, une femme d’action, pour certains même, une amie ; et, à travers Patrick et ses proches, je lui dis aussi notre profonde reconnaissance.
Anne-Marie, merci.
[1] École des hautes études en santé publique (EHESP).
[2] Diplôme d’études approfondies. C’est un diplôme de niveau Bac+5, correspondant aujourd’hui à un Master.
- [CD1] Marie Roumegoux, voisine, partenaire à la paroisse et amie
Chère Anne-Marie,
Vous nous avez toujours surpris, étonnée : votre départ ne déroge pas à la règle !
Il y a quelques années, nous préparions un reposoir. Je dis au père Basquin : « Anne-Marie a une idée ! ». Il ouvre encore plus grand ses yeux et, avec un petit sourire, me dit « aïe, aïe, aïe ! » [CD2] Tout un programme !
Vous ne manquiez pas de fantaisie ni d’originalité.
Tout ce qui passait entre vos mains était transformé, embelli.
Rien n’était impossible pour vous, aussi bien sur le plan culinaire que pour les travaux d’aiguilles, le tricot, la peinture, l’art floral, la musique…
Nous n’oublierons pas les repas partagés, les concerts, les voyages, les escapades sur les collines de Carlus, ou dans les bois de Sylvanès, à la recherche de décors naturels.
Dans tous vos engagements, vous n’avez pas ménagé votre corps, votre esprit et surtout votre cœur.
Chaque année, à Noël, vos vœux étaient portés par des anges, avec un commentaire personnel. Cette année, c’est une photo prise à l’abbaye de Montrevault qui représentait un bébé emmailloté tenu par deux chevrons de bois, avec votre réflexion :
Surgissement d’une existence nouvelle
Réveil de tout ce que l’on espère et attend
Où se mêlent vulnérabilité et potentialité
Espérance infinie du fraternel
Qui déchire les ténèbres du quotidien
Et redonne vie à l’humain.
Merci Anne-Marie !
Les lectures
Évangile selon Saint-Luc (Lc 10 – 38-42) :
Comme ils faisaient route, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison ; celle-ci avait une sœur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider. » Mais le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée ».
La prière universelle
Refrain :
Seigneur écoute nos prières
Prions pour Anne-Marie
Qu’elle découvre Celui qu’elle a cherché et servi dans la foi, dans le souci des autres, dans l’amour et l’Espérance
Seigneur, nous te prions.
R
Prions pour tous ceux qui participent à la vie de nos diocèses, de nos paroisses, pour faire vivre la liturgie par le chant, la musique sacrée, le fleurissement des lieux de culte, la paramentique, la conservation du patrimoine,
Seigneur, nous te prions.
R
Prions pour tous ceux qui ont le souci des détenus en prison pour les visiter, les accompagner pendant et après leur sortie carcérale,
Seigneur, nous te prions.
R
Prions pour tous ceux soucieux de création artistique qui imaginent une vie plus colorée, qui mettent de la joie dans nos cœurs, qui innovent
Seigneur nous te prions.
R

